par Jeremy Saget (Traduction française), paru dans l'anthologie de P. Levinson et M. Waltemathe "Touching the Face of the Cosmos".

Il était une foi... La planète Mars a toujours fasciné les Hommes. La planète Rouge, avant de prendre le nom du Dieu Romain de la guerre, évoquant la couleur du sang et du fer martial, intriguait dès l'Antiquité sur la planète Bleue. Depuis les Egyptiens il y a plus de trois mille ans puis Babylone, la Chine, la Grèce pour les premières observations, son histoire est très tôt cruoriquement colorée par les croyances et les religions. A travers les âges, les interprétations ne manquent pas selon le credo. Nous devons aux Arabes et aux Indiens le calcul de sa taille et de sa distance relative, à Galilée la première observation au télescope. Plus récemment, le XIXe siècle a marqué l'imaginaire "martien", nourri par les fantasmes d'une civilisation extraterrestre, de l'origine des "canali" que Schiaparelli puis Lowell ont cru observer à la "Guerre des Mondes" de Wells. Le XXe siècle a vu nombre d'auteurs cultiver un mythe martien qui laisse rêveur. La science-fiction anticipe depuis longtemps l'histoire de notre planète prochaine.

Depuis que nous sommes entrés dans l’ère spatiale, il y a moins de soixante ans, et pour la première fois depuis deux cent mille ans, l'humanité est aujourd’hui en capacité technologique de rejoindre physiquement Mars dans les prochaines décennies. Nous assistons actuellement à un élan renouvelé dans cette épopée spatiale où convergent les grandes questions qui interrogent la nature de l’Homme, la naissance de la vie dans l’univers, entre science et conscience. L'exploration de Mars est la priorité affichée de tous les experts, depuis les pionniers de l'astronautique. L'exploration robotique de la planète, dominée par Russes et Américains, avec un peu plus de réussite pour ces derniers, stimule la coopération internationale et nous dresse une portrait toujours plus fin de Mars, nous en apprenant toujours plus sur notre propre planète. Mais malgré les progrès de la robotique et de l'intelligence artificielle, rien ne vaut l'Homme sur place. D'abord parce nous sommes encore capables de parcourir cent à mille fois plus de distance et de mieux sélectionner les substrats pertinents[1]. Ensuite, parce que l'on ne trouve pas toujours ce que l'on cherche, et que la créativité, la sérendipité dont nous sommes doués ne se codent pas dans les programmes. Surtout, enfin, parce que l'humanité tout entière peut être transportée par la curiosité et le partage des sentiments marstronautes.

Nous nous apprêtons ainsi à vivre le prochain bond de géant de l’humanité! En route vers un âge pluriplanétaire, ad astra per aspera, de l'inspiration à l'aspiration, il convient peut-être de réfléchir au souffle profond d'une telle Odyssée, d'où l'homme puise la respiration qui le guide ainsi. Ce mouvement explore le lien entre notre monde intérieur et la découverte du monde extérieur, sa flèche.

A propos de lien, il faut se rappeler que la foi concerne la relation du sujet avec l’objet de sa foi lorsque la croyance implique un jugement, ce qui est très différent. Traditions, rites, religions, structurent ces croyances dans nos cultures sociétales. Nous allons tenter plutôt de présenter ici l'éveil et le développement d'une foi inscrite dans l’exploration du cosmos, au sein d'une quête philosophique et spirituelle partagée, sous sa forme intelligible et explicite. Il s’agit d’une réflexion au fil de cette expérience témoignée qui questionne le sens même de l’existence. Cette introspection extravertive nous mènera naturellement vers la planète Mars, guidée par l'exploration spatiale en tant que métaphore concrétisée réfléchissant ce que l'on peut connaître du “ourselves”. Au-delà de la cohérence de cette quête spatiale avec la vérité de l'Homme autant que la quête du sens, nous verrons que la foi ici restituée pourrait être la véritable clef d'actualisation ouvrant sur le monde et l'infini qui s'offre à nous. Une telle foi apparaît comme principale source d'énergie intrinsèque qui propulse hommes et femmes prêts à relever les défis de nos grandes aventures, mus par le désir d'exploration qui repousse toujours plus loin nos frontières, afin d'embrasser le ciel immense.

Je me souviens avec clarté la deuxième fois que je suis né. J'avais vingt ans.

Dans mon enfance, l’influence de la religion a été relativement absente outre le bain culturel. Le père de notre famille nombreuse, éminemment rationaliste et probablement agnostique, personnifiant l'intelligentillesse, souhaitait que ses enfants fassent leurs propres choix spirituels au moment de l’éveil de leur conscience. Naïfs, nous n’avons donc pas reçu d’éducation religieuse particulière mais plutôt une culture de l’écoute active et de l’ouverture. Notre motto familier insistait sur trois mots: soit constructif, ouvert et autonome. Après une première période enfantine marquée par une foi primaire, magique, intuitive, intense, à l’âge où j’ai d’ailleurs voulu devenir « savant », à deux ans, puis astronaute explorant l'Espace, à cinq ans, j’ai senti grandir l'âge de raison. Se configurait alors une théorisation personnelle plutôt athéiste, rationaliste, scientiste, matérialiste, réductrice, avec toujours un trait d'idéalisme optimiste. Ce modèle du monde fonctionnait relativement bien, satisfaisait le désir de comprendre et l'élégance de la cohérence, respectant l'aversion au prêt-à-penser, mais j’en percevais quelque part l’incomplétude. Je pensais alors que l’enrichissement de nos connaissances scientifiques permettrait de compléter peu à peu la compréhension de l'ensemble des phénomènes du monde, dont chaque propriété remarquable, jusqu’à la conscience humaine, émergeaient de sa complexité croissante. Il s’agissait là d’une conception scientiste selon un mode de connaissance fondé principalement sur une réduction rationnelle, déterministe, juché sur les épaules des géants et leurs paradigmes opérants.

Puis j’ai connu deux expériences intuitives très fortes.

La première, seize ans, sous un arbre, partageant un moment poétique avec celle qui allait devenir ma femme, concernait le sentiment aigü que le hasard n’existait pas. J’ai eu la certitude implicite soudaine que ce que l’on appelait « hasard » émanait d’une information de source inintelligible, champs baptisé surréalistement, après discussion amusée, « Bachido ». Vingt ans plus tard, je fûs non moins amusé de tomber sur quelques lectures très actuelles reprenant le théorème d'incomplétude de Gödel[2], l’indéterminisme fondamental de la physique quantique et la nécessité d’un champ informationnel hors de l’espace-temps[i]. Cette anecdote venait souligner à mon sens le potentiel conatif de notre intuition et renforcer les justifications qui vont suivre.

La seconde donnera toute sa cohérence à ma vie, à l'origine d'une sorte de vibration selon une onde « passé-présent-futur » partiellement configurée[ii] dont je ressens régulièrement les effets.

J’avais alors vingt ans, plongé dans un article prospectif évoquant la première mission habitée vers la planète Mars, projeté alors en 2020. Ce fût un véritable choc intuitif, une réelle expérience de “cognitive shift”, probablement ce que l’on nomme une révélation. Bien sûr, ce moment était habité par la prise de conscience excitante que notre génération, pour la première fois de l’histoire de l’humanité, était en capacité de rencontrer une autre planète. Ce serait dès lors le début de notre histoire universelle, hors du berceau, pluriplanétaire, le témoignage direct de l’ère spatiale, la transition d’un monde fini, rétracté, en un monde infini, l’ouverture du champ des possibles, le prochain bond de géant de l’humanité. Quelle époque enthousiasmante vivions-nous là ! L’intentionalité de l’instant faisait peut-être naître un futur potentiel que nous pourrions actualiser ensemble. Mais en même temps, une autre dimension participait à ce percept indescriptible. Souvent les astronautes, observant notre planète bleue, s'offrant toute entière à leurs yeux, depuis une station spatiale ou même la lune, décrivent un « overview effect »[iii], expérience, sinon mystique, de prise de conscience spectaculaire tout à la fois de la fragilité de notre vaisseau-planète, de sa beauté, de l’interdépendance de l’humanité et de son environnement. A ce moment très précis, je me suis transporté sur Mars, ce n'est pas le moindre pouvoir de notre esprit, et j’ai vu d'une certaine manière cette « pale blue dot », ce qui a pu induire un effet psychologique assez proche j’imagine. Ce qui m’intéresse ici, c’est la puissance de l'intention, la lumière portée sur une trajectoire de vie. Dès lors, je ne savais encore ni quand ni comment, mais j'entrevoyais au plus profond de mon être une certaine causalité transcendante qui m'amènerait à dédier efforts et patience à l'oeuvre commune qui porterait dans notre "lifetime" l'Homme sur Mars et qui nous dépasse tous.

Depuis ce temps un instant éclairé, résonne encore une force sereine, celle de ce que nous nommons la foi, au sens de la confiance irréfutable en ce qui échappe au jugement et à l'exercice de la raison conditionnellement formatée, irrésistible but et dévouement qui nous met en mouvement. C'est un concept humain universel par excellence qui structure une image de l'existence comme un tout. Notre nature spirituelle s'inscrit pleinement dans la tendance qui nous pousse à explorer le cosmos dans toutes ses dimensions et actualise l'adresse Mars comme prochaine destination que tout désigne.

Une certaine reconfiguration du "software" mental, vécue en toute synchronie, consistait peut-être en une décentration métacognitive, un nouveau mode d’entendement[3], pour lire et comprendre le monde. Dès lors, il s'agissait de réinvestir le potentiel de la compréhension intuitive. Il existe en effet un autre type de traitement neuronal, assez délaissé dans nos activités académiques ou notre espace conscient de travail car non structuré comme la logique. Le langage est en effet si finement associée à la tradition épistémologique discursive ainsi qu'à la dialectique du critère de réfutabilité[iv] définissant la connaissance par la science, méthode la plus fiable qui soit. Ce deuxième type de fluence s’avère pourtant bien plus rapide que le traitement séquentiel explicite, repose sur une architecture réseau arborescente, est fulgurant, global, multimodal, différentiel, intégratif, inductif avec extraction efficace de données pertinentes par corrélations significatives et inférences. C'est ce mode de pensée qui nous donne les solutions du petit matin aux problèmes ardus, qui permet serendipité[v] et fulgurances des révolutions paradigmatiques, qui est encore à l'oeuvre dans nos fameux "eurêka". Il nous permet de reconnaître une idée juste, sans toutefois nous permettre de l'expliquer, ce qui peut paraître déroutant. Il n'en est rien, c'est justement notre meilleure boussole, si nous nous l'approprions. Nous nous en détournons très souvent par rassurant mais aveuglant formatage rationaliste, mais celui qui reconnaît la vérité est en avance sur celui qui la modélise pour s'en approcher. L'intuition permet de savoir d'emblée qu'une entreprise est juste et autorise une entière confiance dans une approche incrémentale ultérieure, avant même d'en connaître toute les spécifications. C'est aussi sans doute pourquoi science et littérature parlent si bien chacune de la vérité, l'une démonstrativement, l'autre en suggérant la vérité profonde, cachée. La raison pure n’a jamais rien produit de raisonnable[4]. L'exploration du cosmos s'adresse tout autant aux poètes qu'aux scientifiques.

En somme, il semble exister un cycle ouvert spirituel, spiralé, et nous pouvons nous laisser toucher par une foi secondaire, succédant à une latence rationnelle de surface bien nécessaire à la construction consistante de notre esprit profond. Nous verrons comment le réenchantement du monde permet de réanimer notre curiosité exploratrice au fil du développement de l'esprit, mais auparavant, il est temps de nous poser les bonnes questions.

Pourquoi Mars ? Parce que c'est là[5]! Tout est là[vi]...

D’où venons-nous ? Ou allons-nous ? Qui sommes-nous ? Ces trois grandes questions émergent avec notre conscience réflexive et restent primordiales dans nos existences. Mais un homme, pour trouver sa place, se demandera aussi: Que pourrais-je faire ? Que voudrais-je faire ? Que saurais-je faire ? C'est très justement chacune de ces grandes interrogations métaphysiques que nous envisageons en explorant le cosmos. Et sur Mars ne se trouve pas moins que la séquence contemporaine de la résolution de l'équation de la vie dans l'Univers. En effet, tous les éléments nécessaires à la vie telle qu'on la connaît, dépendant de l'eau liquide et du carbone, sont réunis sur Mars. Si l'on trouve une preuve de vie passée ou présente sur Mars, cela signifie que la vie est fréquente dans l'univers et intensifie la question de la vie intelligente et du paradoxe de Fermi[vii]. Si nous n'en trouvons pas, cela peut suggérer que la vie est très rare ou qu'un élément déterminant nous échappe encore.

En d'autres termes, la quête philosophique humaine traverse le monde des idées pour passer par le voyage interplanétaire. Lorsque les poètes et les ingénieurs spatiaux s'accordent: Tsiolkovski "La Terre est notre berceau, mais on ne reste pas éternellement dans notre berceau" succédant à Hugo "C'est le destin de l'homme à la fin évadé"[6]. Le monde réel, phénomène émulant, succède selon une formule adéquate au monde des idées, noème simulant sinon poème structuraliste. « Tout ce qu’un homme est capable d’imaginer, d’autres hommes sont capables de le réaliser », selon le célèbre aphorisme apocryphe de Jules Verne. Le futur se tient là parmi nos rêves.

Symétrique de scenarii catastrophistes prédisant l'extinction inévitable de l'humanité en l'absence de son expansion à d'autres planètes, cette détermination à explorer le cosmos semble inscrite dans notre nature. Notre essence est l'essence, le "propellant" même de notre aventure spatiale et ne cessera de s'opposer à l'attraction terrestre. Gravité et liberté. Notre monde peut parfois apparaître comme fermé, tournant en rond. Les ressources d'un tel monde s'épuisent et les événements globaux négatifs qui en résultent sont relayés en boucle et parfois amplifiés par nos médias. Il est temps de prendre le recul nécessaire, réenchanter le monde, s'ouvrir vers l'infini. La perspective d'un monde ouvert, l'extraterrestre impératif au sens philosophique de Ehricke[viii], modifie les angles de vue, offre solutions pérennes et nouvelles ressources, relance notre civilisation dans une nouvelle dimension sur l'échelle de Kardashev[ix]. Cet élan salutaire soutient dynamiques et événements globaux positifs dans leur cercle vertueux. De même que paradigmes et civilisations surmontent leurs limites par spirales heuristiques issues de révolutions, il en va de même pour l'individu si l'on s'intéresse à son développement spirituel.

James Fowler a décrit six stades de maturation spirituelle[x] éclairant judicieusement notre analyse. Avant de les évoquer, rappelons que l'étude de l'ontogénèse de l'Homme suggère l'hypothèse que la néoténie[xi] joue un rôle particulier quant à l'émergence évolutive de caractères hypercognitifs humains, dont conscience réflexive et spiritualité. Cette notion correspond à la conservation de caractères apparaissant juvéniles pour une autre espèce à l'âge adulte. L'homme ainsi inachevé, intrinsèquement prématuré, dépend plus que de toute autre espèce de ses créations prothétiques, la technologie, d'une part, mais jouit d'une plasticité adaptative culturelle et cérébrale ce qui lui confère un avantage sélectif se substituant à la programmation instinctive, d'autre part. Cette autonomie retardée, nécessitant une longue phase de socialisation, apprentissage, différenciation et maturation technologique, est paradoxalement le meilleur atout de l'Homme pour espérer s'adapter à la vie sur une autre planète. Et tout ceci va de pair avec une longue maturation morale et spirituelle qui émerge du même processus néoténique. N'oublions pas l'enfant qui existe en nous.

Le premier stade spirituel serait intuitif projectif entre l'âge de deux et six ans.

Il existe alors un égocentrisme cognitif, le point de vue de l'enfant est la seule perspective retenue. Les contes fournissent les symboles structurant le réel. La foi est imitative, emplie d'imagination, non restreinte ni inhibée par la pensée logique. L’enfant et ses schemas de pensée fluides rencontrent des nouveautés en permanence pour lesquelles les modes de connaissance ne sont pas formés. La force émergente est ici la capacité à capter l'expérience du monde, à la transformer en images puissantes unifiées qui avertissent la compréhension intuitive de l'enfant des conditions de l'existence. La transition au stade suivant passe par l'émergence d'une pensée opérationnelle.

Le deuxième stade spirituel pourrait être qualifié de mythique littéral, entre l'âge de sept et douze ans en moyenne.

Le sujet commence à intérioriser les histoires, les croyances, les rituels qui symbolisent son appartenance à un groupe et s'approprie règles morales et attitudes. Les symboles unidimensionnels sont compris littéralement. L'émergence des opérations concrètes ordonne la composition du monde acquise auparavant par construction linéaire plus cohérente. Les histoires affectent leurs valeurs aux expériences. Une certaine empathie s'organise avec un sentiment de justice immanente basé sur la réciprocité. Le cosmos apparaît anthropomorphe, sans recul permettant de formuler des réflexions, la signification étant à la fois portée et enfermée par le récit. La capacité narrative émerge et les mythes donnent de la cohérence à l'expérience. Contradictions implicites et désillusions initient une transition réflexive autorisée par l'acquisition des opérations formelles.

Le troisième stade spirituel deviendrait synthétique conventionnel entre douze et vingt ans, habituellement. L'expérience du monde s'étend alors à la société. Il s'agit de s'orienter avec cohérence à travers cette complexité croissante. La foi fonde l'identité et la vision du monde en synthétisant un système de valeurs propres et structure les relations interpersonnelles. Ce stade conformiste est adapté aux attentes et aux jugements conventionnels et devient pour certain un équilibre permanent sans construction de jugement autonome ni perspective indépendante. Les croyances et les valeurs sont profondément ressenties, tenues pour tacites, sans dépassement ni examen explicite systématique, avec tendance à la catégorisation des individus et à l'adhésion consensuelle. Il existe un mythe personnel en formation, évoluant dans la découpe identitaire et le développement de la foi, incorporant les caractéristiques de la personnalité. Les conflits ou, souvent, l’expérience de l'envol, émotionnel comme physique, précipitent l'examen de soi, de la construction de ses valeurs fondamentales, et mènent ainsi à l'étape spirituelle suivante.

Pour certains, un quatrième stade de développement spirituel correspondrait à une étape individualiste réfléchie, entre vingt et quarante ans le plus souvent.

Cette transition est particulièrement critique car contemporaine de la prise de responsabilités et subit des tensions paradoxales. S'opposent en apparence la puissance subjective à l'objectivité nécessaire à la réflexion critique, la réalisation de soi à l'altruisme, le dévouement pour une cause relative à la recherche d'un absolu. Ce stade est marqué par un développement dual. Le développement du soi, dont l'identité n'est plus définie par la relation aux autres mais soutenu par la conscience de ses propres limites, de ses connexions internes ainsi que de la composition d'une vision cohérente du monde différenciée. Il s'opère une démythologisation. La capacité de réflexion critique sur l'identité propre et la perspective constitue une force ascendante tout autant qu'un second narcissisme puisque les perspectives des autres sont intégrés à sa propre vision du monde. Toutefois la résurgence d'un soi plus profond issu de l'enfance, les paradoxes, les compromis, et même la logique qui distingue la complexité de la dialectique entre concepts abstraits et niveaux de vérité, vie et représentation, incitent à dépasser les limites et illusions de ce stade spirituel.

Quelques-uns pourraient ainsi atteindre un cinquième stade, intervenant alors entre trente et cinquante ans, le stade dit conjonctif.

La foi conjonctive implique l'intégration au soi ce que l'individualisme avec ses certitudes ignoraient par adaptation affective à la réalité. Une deuxième naïveté, qui réunit la puissance des symboles, est acceptée et les nouveaux signifiants conceptuels permettent de réenvisager l'anamnèse du sujet. Le sujet s'ouvre à son "soi profond", à son inconscient, ce qui implique une reconnaissance critique de ses idéaux, ses préjugés, son système de valeurs et ses contenus moraux culturels. Inhabituel avant des engagements irréversibles et la dernière moitié de vie, ce niveau spirituel est à nouveau réceptif aux paradoxes et contradictions apparentes. Le sujet accepte sa vulnérabilité, la proximité avec l’altérité et ce qui est différent, s'engage pour la conservation de chaque identité ainsi que pour des visions alternatives du monde. Sa force trouve sa source dans la capacité à reconnaître ses valeurs les plus profondes et le groupe qui les partagent, tout en acceptant leur relativité. Le sujet sait apprécier les symboles, mythes, rituels à leur juste mesure, et est saisi par l'impératif d'une communauté inclusive des êtres. Toutefois une division peut résulter de la vie dans un monde non transformé, avec nécessité de préserver son propre bien-être et de maintenir un équilibre ambigü, avec une vision transformante du monde et des loyautés. Dans de rares cas cette tension conduit à une actualisation radicale, le dernier stade de développement spirituel décrit.

Enfin, rares sont ceux qui parviendraient à l'universalisation, sixième stade spirituel. C'est probablement avec le stade précédent un stade clef de fonctionnement pour les pionniers qui nous montrerons le chemin de Mars.

Atteindre ce niveau spirituel implique le dépassement des paradoxes. Il s'agit d'accorder à des valeurs universelles, à la recherche d'un absolu, une pleine priorité sur ses propres intérêts et préservations, ce qui donne aux actions une qualité extraordinaire. La profondeur du dévouement à l'objet de foi, à une juste cause incarnée, mûrement appréhendée dans toutes ses dimensions, peut troubler le sens commun de la pertinence. Persévérance et renoncement. Accomplissement et abnégation. Détachement et lien. Autonomie et partage. Oecumène et isolement. Présence et absence. Action et méditation. Intégrité et risque. Liberté et confinement. Acceptation et défi. Relation et absolu. Quelques uns des nombreux paradoxes qu'il convient de dépasser afin d'envisager un voyage vers Mars. La voie de résolution de ces antagonismes est probablement éminemment spirituelle. Par exemple, le détachement[xii] dans la spiritualité orientale vise, bien loin de l'indifférence ou de la froideur émotionnelle, un amour inconditionnel, un absolu, qui nous libère de la peur de perdre caractéristique de l'attachement. Dès lors le recul pris donnerait une nouvelle force et une autre profondeur aux liens essentiels. L'abnégation n'est plus la disparition de soi mais bien le don de soi entier et en toute conscience, la creation d’un lien entre la surface et la nouvelle hauteur. Il arrive dans la vie d'un homme que la distance soit toute relative. Pour aboutir, il faut être le chemin[7].

Ainsi donc, l’Homme pourrait être le véritable vaisseau qui explore le cosmos. Etre le capitaine de son âme[8], et laisser l'enfant curieux que nous avons tous en nous tenir la barre, dans un nouveau cycle guidé par la boussole de l'intuition, en tant qu'harmonique de la pleine maturation spirituelle. La foi comme première et dernière clef, puisque le véritable défi de l'exploration de Mars est humain. Un certain éveil spirituel permettrait d'entrer dans l'aventure puis surmonter les défis ultimes. Un voyage au bout de ce que l'on peut savoir de nous-même. Les autres dimensions humaines concernent les contraintes physiques, bien sûr, relevées par nos prothèses technologiques et les systèmes de support vie, mais avant tout les obstacles psychologiques.

L'enjeu principal de la sélection concerne la psychologie des équipages. Elle commence par le "select out" selon des critères individuels issus d'études de psychologie sociale en confinement et isolation dans des milieux extrêmes[xiii]. La rareté tient plus à la compatibilité multicritères qu'au niveau de performance dans un secteur précis. Elle se poursuit surtout par le "select in" du "what it takes" lors d'un processus continu de formation intensive, entraînements polyvalents immersifs, simulations prolongées en bases analogues déclinées, "challenges" de groupes. Il s'agit de sélectionner non pas des individus mais bien des groupes mixtes multiculturels de deux hommes et deux femmes. Les sujets retenus dans ces groupes doivent être suffisamment différents pour élargir les angles de vues, champ utile à l'adaptabilité et à la résolution de problèmes inattendus, tout en maintenant entente synergique et niveau de performances en conditions éprouvantes. La réussite doit être collective, l'esprit d'équipe étant la seconde clef. Une volonté réunie dans une même direction, facteur de cohésion, constitue l'énergie de propulsion princeps.

Une récente revue de la littérature souligne les principaux facteurs psychologiques protecteurs en situation de mission de longue durée isolée, confinée, en milieu extreme[xiv]. L'équipe du comité de sélection de Mars One, experte en psychologie sociale sur ce type de missions, a pré-identifié certains critères de personnalité relevants[9], et prévoit de mettre en évidence en dynamique de groupe simulée les stratégies pertinentes de coping, d'adaptation et d'ajustement positif à l'adversité. Si l'on tente de dresser un portait des pionniers de l'exploration de "l'outer space" et de la planète Mars, voici donc quelques traits que l'on pourrait retenir: endurance, résilience, adaptabilité, curiosité, confiance, créativité, optimisme, bienveillance, volonté, “hardiness”. L'endurance et la résilience demandent une excellente connexion interne et externe, de la persévérance, avec constance dans un processus stable de pensée, ainsi qu'une capacité à soutenir ses performances durablement en situation extrême. Il s'agit d'être orienté et concentré sur le but à atteindre. Un esprit intègre, équilibré et patient renforcera une "can do" attitude. L'adaptabilité concerne à la fois les situations, les contextes et les individus. Il est nécessaire de connaître son champ de compétence, ses limites et chercher à les dépasser. Une écoute active, une ouverture à la différence sont indispensables. Une grande curiosité sera caractéristique, avec soif d’apprendre, recherche de compréhension et de transmission des compétences. Les futurs explorateurs de l'extrême devront être particulièrement optimistes et confiants, en eux-mêmes aussi bien qu'en leurs compagnons et en leur sort. Il conviendra d'avoir développé compétence sociale, expérience, et d'être doté d'un jugement pertinent, intégrant judicieusement interactions sociales et "self-informed feedback". La créativité sera très utile, à laquelle s'ajouteront souplesse, plasticité, polyvalence, humour adapté au contexte, sens ludique, et monde imaginaire riche et ressourçant. Ce dernier point, Shackleton l'avait déjà compris lors de la constitution de son équipage de la mission "Endurance", modèle instructif du genre[xv]. C'est la vivacité du monde intérieur embarqué par l'équipage, conscient de l'authenticité de ce qui le porte et le transporte, qui représente la meilleure contre-mesure au confinement, la recherche d'un lien absolu à l'isolement extrême.

Ainsi, observe-t-on une évolution du profil des astronautes, opérateurs polyvalents de grand professionnalisme, depuis les "space cowboys" de l'étoffe des héros, pilotes d'essais très résistants avec un goût du risque prononcé et une certaine recherche d'adrénaline, vers un profil scientifique puis celui d'explorateur à la psychologie équilibrée, souple, ouverte, créative, d'humeur égale, ayant un esprit d'équipe "goal-oriented", "accomplishment-driven". Peu à peu, à condition d'une formation intensive et d'un entraînement prolongé, les pré-requis de sélection des équipages devrait s'élargir et s’intéresser en premier lieu aux personnalités, aux dynamiques de groupe et aux stratégies de coping plutôt qu’au background lui-même. A propos de stratégies, plusieurs facteurs protecteurs ont été relevés: stratégies de coping “problem-focused”, “stress avoidance coping”, “effective positive cognitive reappraisal”, “self-efficacy”, “perceived social support”14. Par ailleurs, entre le sens de la cohérence et le sentiment d'efficacité personnelle, une nature "hardie", une psychologie robuste (“hardiness”) est la caractéristique intrinsèque qui semble faciliter un tel coping, un ajustement positif à l'adversité ("growth")[xvi]: il rassemble les notions cardinales d'engagement, de sens du défi, de la confiance, et du contrôle perçu, c'est à dire le sentiment que ses propres actions peuvent changer le cours des événements. L'engagement est précisément une attitude active de relation à l'environnement, permettant de donner sens aux expériences vécues et se sentir concerné par ce qui est entrepris. L'aptitude à relever les défis implique l'attrait pour la nouveauté, la motivation pour la difficulté, le sens de l'effort. Nous ne nous donnons pas parce que c'est facile, mais bien parce que c'est difficile[10]. “Ils ne savaient pas que c'était impossible alors ils l'ont fait”[11]. Jour après jour, il est toujours possible de repousser un peu plus les limites perçues, afin de mieux découvrir ses limites réelles. Enfin le contrôle perçu repose donc sur un système d'attribution à des facteurs internes dans les processus de décision, sous-tendu par la confiance et la seconde naïveté. Il faut vouloir changer le monde, un peu, grâce à ses actions, et selon ses idéaux. Une personnalité idéaliste renforcera ici cette robustesse psychologique, fondée sur des dominances introspectives, intuitives avec préférence allouée au sentiment et à la perception, plutôt qu'au format de pensée et au jugement[12].

En somme, en parcourant l'ensemble des éléments d'ordre psychologique connus ou pressentis comme décisifs pour mener une mission d'exploration de la planète Mars, et l’installation d’une première base humaine permanente, il devient évident que la maturité spirituelle décrite plus avant apparaît comme le vecteur idéal de réussite, entrant en résonance pertinente avec chacune des notes de la partition. Un développement spirituel adéquat semble être le meilleur support favorable à la croissance, pour l'individu comme pour le groupe, de la confiance, de l'ouverture, du dépassement, de la guidance, de la transmission, du partage, de la pleine conscience, auquel il est possible d'ajouter recul, partage et degré d'abnégation nécessaires.

En conclusion, la foi constitue sans doute la véritable clef de voûte, transcendant les paradoxes d'un tel défi humain, défi inédit puisqu'il s'agit de s'éloigner pour la première fois de notre planète bleue rassurante, belle et fragile, jusqu'à la perdre de vue, s'agissant alors d'un renouveau de la manière d'être au monde à inventer. L'humanité serait-elle la meilleure chance pour l'Univers de se connaître lui-même ? Vers un sens de la coherence, science unifiée et conscience globale, lorsqu’un supplement d’âme réduit le paquet d'onde et actualise le champ quantique. Chemin faisant, hors de la pesanteur, je pèse mes mots: "faith to face", "touching the face of the cosmos".

 

[1] Apollo 17, 1972: 35,9 km parcourus en 4h26 pour Cernan et Schmitt avec recueil de 110 kg de roches lunaires structurantes par un géologue contre 37 à 42 km en 4 mois pour lunokhod 2, 1973 ; Opportunity a realisé plus d’un marathon extraterrestre, une prouesse effectuée en dix ans tout de meme…

[2] Second théorème d’incomplètude de Kurt Gödel, notion d’indécidabilité, 1931

[3] Emmanuel Kant. La Critique de la raison puren 1787

[4] Friedrich Hölderlin. “L’intellect pur n’a jamais rien produit d’intelligent, ni la raison pure rien de raisonnable”. Hyperion ou l’Hermite en Grèce, 1799

[5] George Mallory. “Because it is there”, about Everest Mount ascent, 1924.

[6] Victor Hugo, II, Plein Ciel, XIV Vingtième siècle, “La Légende des siècles”, 1859

[7] Bouddha.“Tu ne peux pas voyager sur un chemin sans être toi-même le chemin”

[8] William Ernest Henley. Invictus. Poème,1888

[10] John F Kennedy. We choose to go to the Moon. Rice University, Houston, 1962

[11] Mark Twain. They didn’t know it was impossible so they did it. Pensées et aphorismes, 1910

[12] Personnalité idéaliste, Introversion Intuition Feeling Perception, Myers Briggs Type Indicator

 

[i] Ervin Laszlo Science and the Akashic Field: An Integral Theory of Everything, Rochester, Vermont, Inner Traditions, 2004, p 176

[ii] Etienne Klein. Le futur existe-t’il déjà dans l’avenir ? Revue Temps, n°1, 2014.

[iii] Frank White. The Overview Effect, Space Exploration and Human Evolution, Houghton-Mifflin, 1987

[iv] Karl Popper. Natural selection and the emergence of mind. Dialectica, n°32, 1978, p 339-55

[v] Matt Kingdon. The Science of Serendipity: How to Unlock the Promise of Innovation? Wiley, 2013. Walter Cannon. The Way of Investigator. Norton, New York, 1945

[vi] Jon Kabat-Zinn. Wherever You Go, There You Are: Mindfulness meditation for everyday life. Hachette Books,1994

[vii] Carl Sagan. Cosmic connection: an Extraterrestrial Perspective. Editions du Seuil, Points Sciences, 1975

[viii] Krafft Ehricke. The Extraterrestrial imperative. Air University Rebiew, 1978

[ix] James Annis. Placing a limit on star-fed Kardashev type III civilizations. Journal of the British Interplanetary Society, 1999, 52 p 33-6

Nikolaï Kardashev. Strategies of Searching for Extraterrestrial Intelligence: A Fundamental Approach to the Basic Problem. Cosmic Search, n°7, 2, 1980, p 36-8

[x] James Fowler. Stages of Faith: the psychology of human development and the search for meaning. San Francisco, 1981

Lawrence Kohlberg. Essays on Moral Development. The Philosophy of Moral Development. San Francisco, 1981

[xi] Lynn Margulies, Dorion Sagan. L’univers bactériel. Le Seuil, Collection Point Sciences, n° 148, 2002, p 231-6

[xii] Can-Liem Luong. Psychothérapie bouddhique: meditation, éthique, liberté. L’Harmattan, 2002, p50

[xiii] Norbert Kraft, Terence Lyoons, Heidi Binder. Intercultural Crew Issues in Long-Duration Spaceflight. Aviation, Space, and Environmental Medicine, n°5, 74, 2003, p 575-8

Norbert Kraft, Heidi Binder, Terence Lyons, Raye Kass. Types of relationships formed by a mixed gender, multinational crew while in isolation. 54th International Astronautical Conngress of the International Astronautical Federation, the International Academy of Astronautics, and the Internationial of Space Law

[xiv] Adam Vanhove, Michel Herian, PD Harms, Fred Luthans. Resilience and Growth in Long-duration Isolated, Confined and Extrem (ICE) Missions. A Literature Review and Selection, Training and Countermeasure Recommendations. NASA, 2015

[xv] Norbert Kraft, Raye Kass. The Uncharted Territories of Mars: Is Science Enough? Huffington Post, Science, 2012

[xvi] Suzanne Kobasa. Stressful life events, personality, and health. Inquiry into hardiness. Journal of Personality and Social Psychology, 37, 1979 p 1-11

All Posts
×

Almost done…

We just sent you an email. Please click the link in the email to confirm your subscription!

OKSubscriptions powered by Strikingly